Doit-on continuer, au nom de la vertu républicaine, à se priver des instruments de la pensée ?

On nous rebat les oreilles qu'il serait scandaleux que M. Mélenchon n'appelle pas à voter pour un front républicain ; que le candidat de la France insoumise est au mieux irresponsable, et au pire que son absence de consignes trahit ce qu'on soupçonnait déjà : l'accointance des extrêmes. Les partisans d'un front républicain tirent la sonnette d'alarme et s'époumonent de ce que le Front national serait devenu un parti comme un autre. Douteux constat : pour qui allume tant soit peu sa radio, le parti d'extrême droite continue d'être implicitement ou explicitement rattaché à la catégorie du mal absolu ; il n'est toutefois pas exclu que je n'écoute pas les bonnes stations.

 

Quoiqu'il en soit, la dénonciation violente et obstinée d'une possible tentation de ne pas voter pour le dernier candidat en situation de sauver la patrie en danger m'amène à me poser la question suivante : est-ce qu'il n'y a pas dans la crispation de la majorité auto-proclamée républicaine à l'égard d'une partie de l'électorat de gauche tentée par l'abstention au second tour, les germes d'un clivage structurant pour l'avenir ?

 

À savoir d'un côté les partisans d'une posture morale, mais dépolitisée, de gauche, et de l'autre ceux qui se réclament d'une idéologie socialiste. Les premiers draguent a minima depuis l'essentiel de la gauche du PS jusqu'aux juppéistes. Ils se retrouvent sur une posture morale de gauche dans le sens où ils en adoptent des valeurs soigneusement dépolitisées (féminisme, antiracisme...), c'est-à-dire coupées de l'arrière-fond capitaliste dans lequel elles prennent racine. J'emploie à dessein ce gros mot, car la deuxième caractéristique de cet électorat, est de dénier toute nomination de la réalité qui ouvrirait à la critique du système dans ses principes mêmes. Enfin, nul n'échappant, quoiqu'il en ait, à un ancrage idéologique, le leur se fonde sur l'obnubilation que le libéralisme, teinté plus ou moins de ceci, plus ou moins de cela, est seul capable de solutionner les crises contemporaines.

 

De l'autre côté du gué, les tenants d'une idéologie de gauche sont ceux pour qui l'énorme effort, mis à mal depuis quelques décennies, pour nommer le système depuis le point de vue des dominés n'est pas à jeter aux orties. Pour ceux-là, le concept de lutte de classes en particulier ne constitue pas un vain mot, une fantasmagorie désuète ou folklorique décrivant une réalité du passée.

 

Et c'est bien parce que les premiers ont politiquement beaucoup moins à craindre du retour de la peste brune que de celui de la révolution rouge, qu'ils s'obstinent à ce point à imposer la prévalence d'une menace fasciste imminente ; tout en se drapant dans leur plus noble parure de vertu pour condamner toute expression d'une possible rupture avec le commode front républicain. Au fait, première ou deuxième république ? Républicains espagnols ou de Weimar ?

 

Si nous n'étions pas prévenus de tenir compte un minimum de la capacité de nuisance de Front national, nous pourrions nous moquer à bon compte du ridicule de ses propos et de sa rhétorique. Ce n'est pas le cas. Mais de là à ce que la lutte contre l'extrême droite prévale sur celle contre le libéralisme mainstream de M. Macron, et consorts, qui l'alimente, il y a là une substitution qui n'a d'autre vue que de mettre au rencart pour des raisons exceptionnelles, mais qui durent depuis trente ans, la légitimité d'un combat pour l'émancipation politique.

 

Si je suis mon analyse, en espérant qu'elle ait un peu de clairvoyance, il me paraît que M. Mélenchon, en laissant libre choix à ses partisans, se situe en quelque sorte au milieu du gué, en bonne place donc pour essuyer le feu de l'un et l'autre bord.

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